Des essais randomisés sur la pauvreté

Aider ceux qui n'ont rienComparer différentes politiques sociales à l’aide d’essais randomisés, comme d’autres comparent les médicaments : voilà à quoi travaillent Esther Duflo, une Française, et Abhijit Banerjee, un Indien, pour le compte du célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT) par le biais de l’Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab (J-PAL) auquel ils contribuent depuis ses débuts. Pour eux, l’idée que le monde de demain peut être meilleur que celui d’aujourd’hui n’est pas utopique. Ils pensent que des actions peuvent être menées de façon efficace pour lutter contre la pauvreté et que cela vaut la peine de les tester. Mais plutôt que de procéder à un saupoudrage démagogique, Esther Duflo et Abhijit Banerjee ont préféré s’inspirer des outils utilisés en médecine pour savoir ce qui est réellement efficace.

Suivant ce concept, tester une politique sociale, c’est accepter qu’il y ait un groupe témoin qui au lieu de recevoir une aide gratuite devra payer ou travailler pour l’obtenir. Plutôt que de distribuer gratuitement des moustiquaires dans un village, n’est-il pas préférable que celles-ci y soient vendues pour une somme modeste ? Pour le savoir, il faut consentir à ce que la population d’un village reçoive gracieusement des moustiquaires et que les villageois d’une commune proche n’y aient accès qu’en déboursant quelque menue monnaie.

Au lieu d’une éthique implacable, basée sur des principes rigoristes issus des pays riches, les chercheurs du J-PAL ont choisi le pragmatisme. Une solution réellement efficace sur le terrain, c’est ce qu’ils veulent obtenir en faisant abstraction des idées reçues et d’une forme de politiquement correct présent au sein des organismes censés lutter contre la pauvreté. Le but de leur action n’est pas de se donner bonne conscience ou de donner une image positive des bailleurs de fonds qui les financent, mais de mettre en lumière les politiques sociales les mieux adaptées.

Pourquoi agir ainsi ? Tout simplement parce que les gens pauvres n’agissent pas nécessairement comme les gens riches, parce qu’ils ont eux aussi leurs a priori et que leurs choix découlent d’un raisonnement différent de ceux faits par les personnes qui planifient d’énormes campagnes pour leur venir en aide.
Un exemple : pourquoi y a-t-il tant de maisons à demi construites dans les pays en voie de développement ? Parce que les habitants y épargnent brique par brique. Plutôt que de prendre un livret d’épargne dans une banque, solution qui leur est financièrement inaccessible, ils économisent pour s’acheter une brique supplémentaire dès qu’ils le peuvent et ainsi accroître la valeur du capital que représente leur maison, en plus de leur offrir un toit.

En matière de santé, leurs études ont montré une chose intéressante. En Inde, les familles pauvres rechignent à utiliser des thérapeutiques simples et bon marché pour soigner leurs enfants malades déshydratés. Ces gens n’acceptent pas de dépenser de l’argent et de passer du temps pour soigner leurs enfants à l’aide de simples préparations à base d’eau, de sel et de sucre. Ce n’est pas parce qu’ils négligent la santé de leur progéniture — les recherches montrent au contraire qu’ils y sont très sensibles — ni qu’ils le font par souci d’économie comme on pourrait le croire, mais c’est parce qu’ils préfèrent avoir recours à des médicaments plus onéreux, prescrits par un médecin privé. Il s’agit le plus souvent d’injections, de gouttes et d’antibiotiques, dans la majorité des cas inutiles, voire même potentiellement dangereux, mais ces gens pauvres se sentent ainsi rassurés.

Un manque d’informations, des croyances souvent fausses et une certaine procrastination pourraient expliquer ces paradoxes selon les équipes du J-PAL. Il suffit la plupart du temps de choses simples, sur le principe du nudge, pour aider ces populations à lutter contre l’état de pauvreté dans lequel elles sont plongées. Distribuer un petit sac de nourriture afin d’encourager les parents à venir faire vacciner leurs enfants a, par exemple, permis de faire augmenter de façon spectaculaire le taux d’immunisation au sein de certaines de ces populations, alors que les campagnes de vaccination classiques avaient été un échec jusque-là.

Pour Esther Duflo, lutter contre la pauvreté demande de la patience et de l’humilité : deux choses dont les gens riches manquent parfois…

En savoir plus : Le Collège de France, The New Yorker, Guardian.co.uk

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