Jusqu’où peuvent aller les chercheurs avec le(s) virus de la grippe ?

Manipulation de fiolesDeux équipes de scientifiques ont annoncé récemment qu’elles avaient réussi à modifier un virus H5N1 pour qu’il se transmette facilement d’un furet à un autre. Rien de bien inquiétant jusque-là, me direz-vous, à moins d’être un furet et de ne pas avoir envie d’avoir la grippe… Sauf que le furet est le modèle animal le plus proche de l’homme quand il s’agit d’étudier la grippe et que si ce virus est très contagieux chez le furet, tout laisse penser qu’il le serait aussi chez l’homme.
La grippe saisonnière n’infecte que 20 % de la population mondiale, soit plus de 1 milliard de personnes, chaque année, mais seule une petite fraction de ceux-ci en meurent, habituellement les plus âgés, les plus jeunes ou les plus malades. Malheureusement, quand la grippe est due au virus H5N1, la mortalité est beaucoup plus importante et peut atteindre 60 % des sujets infectés. Si la souche mise au point par les chercheurs venait à s’échapper des laboratoires sécurisés où elle est confinée, plusieurs centaines de millions de personnes pourraient y perdre la vie.

Un risque qui n’est pas tolérable par rapport aux bénéfices que l’étude d’un tel virus peut apporter, selon Thomas V. Inglesby, du centre de biosécurité de Baltimore, aux États-Unis. Ce clinicien tire la sonnette d’alarme, car même s’il estime que tout doit être fait pour améliorer les moyens de diagnostic et le traitement de la grippe, la responsabilité première des médecins est de ne pas nuire (primum, non nocere). Loin de s’opposer au principe de l’échange libre et ouvert de l’information scientifique, Thomas V. Inglesby et ses collègues pensent qu’il faut néanmoins que la communauté scientifique fasse preuve de retenue et de prudence dans un tel cas. Ils préféreraient voir les résultats de telles expérimentations bénéficier d’une diffusion restreinte et ce type de recherches abandonnées. Un avis que ne partage pas vraiment l’Organisation mondiale de la santé (OMS), même si elle partage l’idée que la poursuite de tels travaux doit être encadrée et faire l’objet de la plus grande attention.

Que les Français aient boudé la vaccination contre la grippe saisonnière en 2012 qui finit enfin par faire son apparition n’est pas étonnant. Le désastre de la campagne contre le virus H1N1, germe fallacieusement présenté comme très dangereux alors qu’il n’en était rien pour justifier l’achat de doses de vaccins, a laissé des traces. Cette méfiance légitime ne doit pas faire oublier que tous les virus ne sont pas identiques et que la vaccination reste un moyen particulièrement efficace de se prémunir d’un certain nombre de maladies bactériennes et virales. Discuter du bien-fondé de la recherche dans ce domaine n’est pas le propos de cet article, seule se pose la question de savoir jusqu’où aller et dans quelles conditions.

Pour les uns, permettre au plus grand nombre de chercheurs d’avoir accès aux données relatives à ces virus H5N1 modifiés est essentiel pour une meilleure compréhension scientifique de ce germe. Pour d’autres, diffuser largement ces données, c’est prendre le risque de voir un individu malveillant, un groupe terroriste ou un état belliqueux les utiliser et menacer la sérénité de l’humanité.
Si les virus mutent sans avoir besoin d’une intervention humaine, ceci nécessitant qu’ils soient régulièrement étudiés dans le milieu naturel, rien ne prouve qu’une souche semblable à celle qui a été développée ne voit le jour dans la nature. Dans ces conditions, à quoi bon développer un vaccin contre ce virus modifié, d’autant qu’il est lui aussi susceptible de muter ? Modifier un virus mortel pour qu’il devienne plus contagieux et donc plus dangereux et justifier ensuite ces travaux au prétexte qu’il faut créer un vaccin contre celui-ci n’a pas de sens pour des équipes préoccupées par la santé publique et ne travaillant pas à des fins militaires…

Maintenant que ces nouvelles souches de virus H5N1 existent, reste donc à savoir ce qu’il faut publier ou non à leur sujet et le débat fait rage. Le ministère américain de la santé, après recommandation du Conseil consultatif américain des sciences de la biosécurité, a demandé aux auteurs des articles destinés à présenter les résultats et aux éditeurs des revues qui envisagent de les publier d’apporter des modifications aux manuscrits de sorte qu’ils ne fassent pas mention des détails méthodologiques et d’autres données qui pourraient permettre de reproduire les expériences. Les revues Science et Nature étudient ces recommandations et il est question de mettre en place un mécanisme permettant un accès sécurisé aux détails des expériences pour les chercheurs qui ont un besoin légitime de ces données pour mener à bien d’importants projets en santé publique.

Cette solution pose néanmoins problème : qui décide d’accréditer tel ou tel scientifique pour qu’il accède aux détails des expériences ? S’il travaille en équipe, comment s’assurer que le secret sera bien gardé ? Qu’est-ce qui garantit qu’il ne diffusera pas ces données ?

Il existe un précédent en matière d’agent pathogène particulièrement dangereux : la variole. À la suite de délibérations et d’accords internationaux, les études sur le virus de la variole ne peuvent être de nos jours réalisées que par deux laboratoires et les protocoles de toutes les expériences proposées doivent être approuvés par un comité international indépendant. Cet arrangement, qui a été mis en place depuis plus d’une décennie, est un exemple de ce que la communauté scientifique internationale et les gouvernements sont capables de faire afin de limiter les risques que fait courir à l’humanité un agent contagieux et hautement mortel. Pour Thomas V. Inglesby, cette solution devrait être envisagée pour ces virus modifiés de la grippe H5N1.

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » Ce problème de virus H5N1 modifié n’aurait pas été pour déplaire à Rabelais…

Mise à jour du 22 février 2012
Le 17 février 2012, à Genève, « un petit groupe d’experts de la santé publique mondiale et de la grippe réunis par l’OMS sont parvenus à un consensus sur deux questions urgentes relatives aux virus grippaux H5N1 nouvellement créés : prolonger le moratoire temporaire de la recherche sur les nouveaux virus H5N1 modifiés en laboratoire et reconnaître que la recherche sur le virus grippal H5N1 présent dans la nature doit se poursuivre afin de protéger la santé publique. […]
Partager sur :
  • Facebook
  • Twitter
  • Google Bookmarks
  • MySpace
  • Digg
  • LinkedIn
  • del.icio.us
  • Netvibes
  • Ping.fm
  • Technorati
  • Yahoo! Buzz

Laisser un commentaire